" L’homme a du génie lorsqu’il rêve. " dit Akira Kurosawa, grand cinéaste japonais. L’homme a-t-il toujours du génie lorsqu’il parle du Japon ? " Le Japon est surpeuplé ", " C'est le pays des yakuza et des kamikaze ", " Le Japonais est un drogué de travail et ne prend jamais de vacances ", " Les Japonais copient tout, et en mieux ", " Le Japon est le paradis de la haute technologie " ou encore " La jeunesse japonaise est désespérée "...Une chose est sûre le Japon reste le Pays du Soleil Levant situé sur la bordure nord-orientale de l’Eurasie. Archipel formé de 6852 îles dont quatre grandes que sont Honshû, Hokkaido, Kyûshû et Shikoku. La capitale est Tôkyô. Le Japon compte près de 128 millions d’habitants, ce qui le place au 9è rang mondial. Au milieu des années 1970, le Japon s’est affirmé comme puissance économique, atteignant le second rang mondial derrière les Etats-Unis. Une fois ces certitudes posées, la seule évocation du Japon laisse ensuite l’imagination, les images et les idées à foison s’envoler. " Comme d’autres pays, certes, mais avec plus d’ampleur à cause de l’éloignement. En outre, les Japonais ont abondamment alimenté la vision occidentale, de façon ambiguë et complexe, car ils sont très préoccupés du regard que l’autre porte sur eux. Ils sont sensibles à l’avis d’autrui, ils calquent leur comportement en conséquence. Or ce que l’on voit d’abord de l’autre, ce que l’autre voit de soi, c’est la face, qu’il ne faut pas perdre et que l’on doit sauver. Les Japonais catégorisent le monde en deux ensembles, soi et l’autre, avec un dedans (uchi) et un dehors (soto) bien établis ", expose Philippe Pelletier. C’est ce qui conduit aux fameuses idées reçues. Leur véracité n’a que peu d’importance car selon les psychosociologues et autres linguistes, nous en avons besoin pour communiquer. " Les Japonais sont précisément les champions dans ces deux domaines, les idées reçues et la communication, tant dans le contenu que dans le contenant : multimédia, traductions, livres, films, manga, appareils photo, magnétophones, magnétoscopes, DVD,… Dans la même logique, ce sont des experts de l’étiquetage. Ils adorent classer, numéroter, ranger. Ce n’est pas un hasard s’ils ont détrôné les Helvètes dans le domaine de l’horlogerie, numérotation idéale de l’espace-temps ! " poursuit l’auteur. Ainsi, une idée reçue n’est pas forcément fausse, mais plus souvent un moyen d’intercommunication. Voyons cela…
A la lecture de l’ouvrage de Philippe Pelletier nous apprenons que les Japonais sont sûrement à la source des idées reçues à leur sujet. " Ils produisent beaucoup de stéréotypes sur eux-mêmes. Les " nippologies ", véritables " traités de japonité " dissèquent avec force contrastes et simplifications l’idiosyncrasie nippone : tout ce qui peut distinguer le Japon des autres pays, en général l’Occident, parfois la Chine. Grands succès de librairies, elles passionnent les Japonais depuis les années 1970 ", explique Philippe Pelletier. D’où l’arrivée de nouveaux schémas de compréhension du Japon parfois simplistes ou extrêmes à l’image du concept de " société verticale " proposé par la sociologue Nakane Chie qui récusait " tous les principes acquis de la sociologie moderne au nom de l’irréductible singularité japonaise ". Un culte de la différenciation véhiculé par les Japonais eux-mêmes et intégré par les observateurs étrangers.
Que reste-t-il aujourd’hui du miroir japonais, ce masque, cette face qu’il ne faut pas perdre ? Partons de cette simple déclaration : le Japon est un petit pays qui manque d’espace. Et bien ce n’est pas si vrai se voit-on rétorquer par Philippe Pelletier. L’espace maritime est immense au Japon, prolifique et nourricier. Si nous prenons la mer, nous avons un grand pays. Montagneux il est vrai. 28% du territoire est considéré comme constructible techniquement. Les villes sont denses à l’instar de Kôbé et ses 2000 habitants/km2 lorsque Monaco bat le record avec ses 16 000 habitants au km2. Pourtant au Japon, il y a également de vastes plaines. Mais ce pays a choisi une autre logique d’occupation de l’espace. Il a favorisé la riziculture irriguée dans les plaines, la sylviculture dans les montagnes. Tôkyô est la plus grande ville du monde avec plus de 30 millions d’habitants. Elle contraste avec d’autres zones surdépeuplées. Près de 50% du territoire détient 6,1% de la population, avec une moyenne de 37,7 habitant/km2. L’équivalent de la Corrèze. On peut randonner pendant des heures au Japon sans rencontrer âme qui vive. Au Japon, on trouve également la plus longue espérance de vie au monde. Alors que dire de cette image de pays suicidaire ? Il apparaît pourtant que le taux de suicide est le même qu’en France, 25 pour 10 000 habitants. Il n’y a pas de corrélation simple entre l’économie et les suicides. On ne se jette pas du haut des immeubles. En revanche, les taux de suicides sont plus élevés dans le Japon périphérique. Celui du Japon âgé, du nord-ouest où la structure familiale hiérarchique, le poids du devoir, la maisonnée et le syndrome de culpabilité sont des raisons de passer à l’acte. Autre idée reçue : le Japon manque de matières premières. Encore faux. L’eau qui sert à la rizière, à l’usine est une richesse fondamentale pour le Japon. Elle a permis le décollage économique après la guerre. Les volcans recèlent des sols fertiles, les carrières et les mines sont riches en matériaux divers : or, argent, cuivre, soufre, charbon. Le bois constitue également une ressource naturelle majeure. L’autre idée reçue majeure est bien celle de l’exception japonaise, eux et le reste du monde, une société qui fonctionne comme un seul homme, une seule femme. " Or il y a évidemment des écarts de société, de revenus, de richesses. Mais ce n’est pas vécu comme cela. Cette société sentie comme égalitaire et relativement homogène est en train de changer. Les écarts se creusent. La précarisation du travail, le temps partiel, le phénomène des SDF, 30 000 au Japon et une richesse tapageuse qui apparaît au grand jour, nous éclairent sur cette société nippone qui se fragmente peu à peu. Terminé les recettes toutes faites. Le Japon ne se borne pas aux sushi, mangas et autres karaoké ou jûdô. Mais nous resterons sûrement attachés à cette image d’un Japon éternel qui ne change pas, à cet ethos primitif qui remonte à plus de 10 000 ans.
Mai 2009
Philippe Pelletier est professeur de géographie à l'université Lyon 2. Spécialiste du Japon contemporain. Géographe et japonologue, il a vécu 7 ans au Japon. Il est l’auteur d’une centaine de publications dont huit livres ainsi que deux directions d’ouvrages sur le Japon et l’Asie orientale. Il est lauréat du prix Shibusawa-Claudel pour son livre "La Japonésie" en 1997, lauréat du Grand prix de l’académie de Marine en 1999.
Pour en savoir plus
Idées reçues, le Japon, 2ème édition. Editions le Cavalier Bleu 2008- 127 p
Du même auteur
Le Japon, Géographie Universelle, Belin1994
Le Japon, Armand Collin, 1997
La Japonésie, géopolitique et géographie historique de la surinsularité au Japon, CNRS, Editions 1997
Le Japon, une puissance en question, Documentation photographique, 2002
Japon, crise d’une autre modernité, Belin-La Documentation française 2003
Ambassade du Japon en France :
Ambassade du Japon en France : www.fr.emb-japan.go.jp
Stupeur et Tremblements d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 1999
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