Après le choc de l’automne 2008, la récession de 2009, tout le monde s’interroge sur la sortie de crise. Les grandes déclarations de réforme du système financier mondial et de la gouvernance internationale peinent pourtant à se concrétiser.
Il y a un an, le jeudi 2 avril 2009, les dirigeants du G20 tenaient, à Londres, leur deuxième réunion. Ils s'engageaient à rejeter le protectionnisme, à renforcer les organismes financiers mondiaux et à muscler la supervision, notamment en étendant "la réglementation et la surveillance à tous les instruments, les marchés et les institutions financières d'importance systémique".
Un an après, où en est-on ? Le protectionnisme a été évité, mais plus personne ne croit à la conclusion imminente de la négociation lancée par l'Organisation mondiale du commerce... en 2001. Le Fonds monétaire international (FMI) a, de fait, vu son autorité et ses moyens renouvelés. Mais reste l'essentiel : la régulation de la finance pour que la crise de septembre 2008 ne puisse plus se reproduire. Le constat est clair : un an après le sommet de Londres, la règle est au chacun pour soi.
« Le scénario catastrophe de la déflation a été évité (de peu) grâce à la réactivité des banques centrales et des gouvernements, » estime l’économiste Olivier Pastré. Mais ce sauvetage in extremis s'est opéré au prix d'une création monétaire porteuse de nouvelles bulles et de déficits budgétaires abyssaux qui ne pourront pas être creusés indéfiniment. Sur le fond, rien n'a véritablement changé. Sans endettement privé, la croissance ne peut être, dans le meilleur cas, que "molle". Par ailleurs, le commerce mondial ne peut être qu'atone (-12% en 2009, du jamais vu depuis la Seconde guerre mondiale). Le dollar reste éminemment fragile, à la merci du bon vouloir des Chinois, principaux clients des bons du Trésor américains. Et pendant ce temps, les bonus des traders se remettent à flamber et les banques d'affaires se remettent à spéculer de plus belle ».
Les réformes structurelles n’ont pas été faites : aujourd’hui, les mêmes causes qui ont créé la crise de 2008 produiraient les mêmes effets.
Optimisme : 84% des PME européennes anticipent une sortie de crise d’ici fin 2011, selon un sondage OpinionWay commandé par KPMG. Les PME européennes estiment avoir résisté à la tempête puisque, malgré la crise, 61% des personnes interrogées jugent la performance de leur entreprise sur les 12 derniers mois plutôt bonne ou très bonne (59% en France). « Cet optimisme peut être expliqué par le décalage entre les craintes ressenties par les chefs d’entreprises et les répercussions de la crise sur leurs propres entreprises » indique Jacky Lintignat, Directeur Général de KPMG.
Impact de la crise : Le principal challenge des PME européennes a été la baisse du chiffre d’affaires (47%). Une opinion partagée par 41% des PME françaises. Les hausses de coûts ont impacté un tiers des PME en Europe et 31% en France. Un tiers des PME a subi la perte de clients ou de fournisseurs importants.
29% ont connu des difficultés d’accès au financement. La France et l’Espagne sont les pays les plus concernés par cette difficulté (citée par respectivement 35% et 34% des dirigeants).
Stratégie de résistance : dans ce contexte, 62% des PME ont mené une stratégie de réduction de coûts et de réorganisation interne, notamment en Italie (75%), (57% en France). 43% ont mis en place une stratégie de vente agressive (baisse des prix, actions commerciales). En France (40%). Au niveau des financements, 27% ont renégocié leurs conditions bancaires (35 % en France).
Un quart des PME européennes a recherché des opportunités à l’international, à l’instar des PME allemandes (37%), tandis que seules 19% des PME françaises ont fait ce choix.
Les lancements de nouveaux produits ou services sont également cités par plus de la moitié des dirigeants de PME (55%), contre 52% en France.
Perspectives : S’agissant de l’activité de leur entreprise pour les 12 prochains mois, 74% des sondés tablent sur de bonnes perspectives.
Les PME européennes affichent une réelle volonté de stabiliser les effectifs (62% en moyenne). En France, 71% des entreprises françaises déclarent vouloir maintenir leurs effectifs. En revanche, seulement 11% des PME françaises souhaitent recruter contre 22% en Europe.
44% des PME en Europe anticipent une sortie de crise en 2010 et 40% en 2011. Les pays les plus optimistes envisageant une reprise dès cette année sont l’Italie (61%) et la France (59%).
Dans un rapport récent, l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) préconise des sorties de crise «progressives» et «coordonnées» qui privilégient la réduction des déficits, sans négliger les réformes structurelles, indispensables à la croissance future.
Pour les pays riches, la priorité sera de résorber les déficits tout en luttant contre le chômage. L'équation implique des réformes mettant l'accent sur le taux d'emploi plutôt que la productivité.
Chaque état doit commencer par arrêter, graduellement, en fonction des marges budgétaires et de la reprise, les soutiens publics exceptionnels, notamment les aides sectorielles comme la prime à la casse ou le financement des grands travaux d'infrastructures.
Pour réduire les déficits, il faut agir sur les dépenses et les impôts sans toucher aux dépenses les plus productives, dans l'éducation et la santé ou la recherche et le développement.
Sur le volet fiscal, l'OCDE recommande des impôts qui ne compromettent pas la croissance à long terme, par exemple, comme la taxe carbone qui «encouragent le développement d'une économie plus durable et contribuent au bien-être des citoyens».Autre conseil : il vaut mieux taxer la consommation plutôt que les revenus du travail ou les profits des entreprises.
« La gestion de la sortie de crise relève plus de l'art que de la science »., souligne François Bourguignon, directeur de la Paris School of Economics. On sait bien ce qu'il faudrait faire : résorber les déficits et l'endettement énorme nés de la crise pour rassurer les épargnants et les contribuables. Mais à quel moment le faire ? C'est toute la difficulté. L'économiste sait dire qu'il y a des déséquilibres, qu'un régime de croissance n'est pas soutenable. Mais ne lui demandez pas de dire à quel moment agir, car on se trouve alors confronté au phénomène de la formation des anticipations, qu'il est impossible de prévoir avec certitude.
Il faut du doigté et de l'intuition, qui sont le domaine de la politique. Par exemple, si un pays veut réduire ses déficits budgétaires trop vite, trop tôt, dans la phase de reprise, il risque d'entretenir des anticipations négatives sur l'investissement, et donc de provoquer la rechute de l'activité. C'est le scénario du W ou du double plongeon, qu'il faut essayer d'éviter. Si on agit à contre-courant des anticipations, on va les modifier. Les banques centrales sont confrontées au même dilemme pour normaliser la politique monétaire. Le timing sera là aussi très délicat. La Fed et la BCE sont d'accord pour dire que ce n'est pas encore le moment de relever les taux d'intérêt.
« La crise c’est le brouillard » affirmait Jean-Paul Betbèze, face à un parterre de patrons lors d’un récent passage à Amiens. Le chef économiste du Crédit Agricole, membre de Conseil d’analyses économiques auprès du Premier ministre a secoué des chefs d’entreprises pour qui chaque jour passé est une victoire sur la crise.
« Beaucoup d’entreprises qui ferment cela signifie aussi beaucoup d’entreprises à racheter », souligne-t-il. La concentration est donc une solution. Autre possibilité, le développement international qui permet de créer de l’emploi.
Le chef d’entreprise doit changer son comportement d’offre en comportement de recherche : mettre le nez dehors, créer du lien avec le territoire qui entoure l’entreprise et qui a tout intérêt à le soutenir. Aller voir le laboratoire, l’école, le centre d’apprentissage proche de son entreprise, créer un ou deux partenariats de recherche, d’amélioration d’un produit, imaginer un nouveau procédé de fabrication pour être prêt à offrir du nouveau dès que les ménages seront prêts à acheter.
« Un seul acteur peut relever le défi de la reprise et de la réforme, c’est l’entreprise », affirme Jean-Paul Betbèze. « Or, les Français aiment leur entreprise mais pas l’Entreprise ». Comment changer cette perception et évoluer dans un climat plus positif et propice aux changements ?
L’entreprise a une responsabilité sociale : elle est intégrée dans son environnement. Elle est souple donc elle peut adopter des comportements vertueux (intégration des jeunes, des handicapés, politique de développement durable, « verdissement » des produits, gestion des carrières des seniors, innovation).
Elle doit aussi renforcer ses codes de conduites internes et appliquer des chartes de gouvernance.
Si, de son côté, la puissance publique la soutient en stabilisant les charges directes, l’entreprise pourra alors être le moteur de la mobilisation générale vers une reprise harmonieuse.
Avril 2010
Jean-Paul Betbèze est chef économiste et directeur des études économiques au Crédit Agricole. Il est également membre du comité exécutif de Crédit Agricole SA. Il est professeur à l’université de Paris Panthéon-Assas et membre du Conseil d’Analyse Economique auprès du Premier ministre ainsi que Président de l’Observatoire des délais de paiement (ODP).
Il vient d’écrire : « Crise, par ici la sortie » aux éditions Presses Universitaires de France
Pour aller plus loin :
Lire le sondage PME européennes de KPMG
Lire l’interview de François Bourguignon
Lire le blog de Jean-Paul Betbèze
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